ONG et pérennité
Dans les coulisses de la vie sociale et politique du Brésil se déploie actuellement une crise silencieuse, profonde et perverse, dans laquelle la démocratie n’a que des choses à perdre. En son cœur : les ONG brésilienne, dont la pérennité est directement affectée et menacée.
Les premières entités à s’auto-dénommer organisations non gouvernementales au Brésil sont apparues pendant la période de dictature militaire et se sont multipliées au cours des décennies suivantes. Nombre d’entre elles ont contribué de manière significative au processus de redémocratisation du pays, en redonnant leur sens aux termes de citoyenneté, d’éducation populaire, de participation politique et de droits de l’homme. Elles ont mis en lumière les grands enjeux de violation des droits, et renforcé les voix de multiples groupes exclus de la société qui ont pu dès lors s’exprimer comme sujets (et non plus comme objets) de droits ; elles ont ensuite stimulé la création et la structuration de réseaux ; elles ont introduit des technologies sociales et environnementales innovantes…
Qu’en serait-il aujourd’hui, par exemple, de l’État de Bahia et de sa dynamique sociale et politique, s’il n’y avait eu des actions d’ONG comme Cese pour l’appui aux petits projets, Gapa-Ba pour la lutte contre le VIH/SIDA, Sasop pour le domaine de la sécurité alimentaire, Cria pour aborder l’art-éducation, l’Institut Steve Biko pour l’accès des Noirs à l’université, Vida Brasil pour la promotion de l’accessibilité, Cecup pour l’articulation avec les droits des enfants et des adolescents, Cipó pour la diffusion de l’éco-communication, l’Association des avocats de travailleurs ruraux pour assister les mouvements paysans ou encore Gamba pour promouvoir une société écologiquement responsable ? Sans parler des nombreuses entités qui, comme elles, ont non seulement contribué à améliorer la qualité de vie de nombreuses personnes, mais se sont aussi alliées aux voix de mouvements populaires pour défendre la légitimité des droits humains, sociaux, économiques, culturels et environnementaux de groupes exclus, bien souvent en contestant la prétendue légalité de l’État utilisée en faveur des intérêts des classes dominantes. Sans ces organisations, nous vivrions sans aucun doute dans une société moins juste et moins bien équipée pour affronter les inégalités sociales…
Presque toutes les organisations de ce secteur, dédiées au renforcement de la démocratie et à la défense des droits, rencontrent aujourd’hui de grandes difficultés pour continuer à fonctionner. Une enquête de l’ABONG (Association brésilienne des ONG) révèle que 92% de ses membres ont souffert des coupes budgétaires de plus de 30% entre 2004 et 2008, et allant jusqu’à plus de 50% de réduction pour 42% des membres ! Cette situation perdure, due en partie au retrait au cours de la dernière décennie de la coopération internationale, qui jouait jusqu’alors un rôle prépondérant dans le financement, y compris institutionnel, de ces organisations. Devant l’image d’un pays émergent capable de financer ses politiques sociales, les agences internationales pour le développement se sont déplacées dans d’autres régions du monde plus pauvres et jugées prioritaires. C’est oublier que le Brésil est aussi riche que pauvre et inégalitaire. Et que les conditions internes n’ont pas encore été réunies pour que la société civile brésilienne puisse jouer en toute autonomie son rôle de contrôle social.
La principale lacune réside dans l’absence d’une législation permettant d’élargir le concept d’intérêt général et réglemente l’accès aux fonds publics sur la base de critères transparents et démocratiques. Cette absence réduit le rôle des ONG à l’exécution de politiques gouvernementales, dans des conditions extrêmement restrictives : règles dans l’administration des financements similaires à celle de l’économie de marché, bureaucratie et délais dans le transfert des financements, absence d’appui institutionnel… Elle favorise également le détournement de fonds publics par des gouvernants qui encouragent la création d’organisations factices, et finit par entacher l’image d’organisations sérieuses et engagées dans la transformation sociale.
Les défis auxquels sont confrontées les ONG brésiliennes sont nombreux : prouver à la société que l’intérêt général dépasse l’intérêt gouvernemental, aux médias que le rôle des organisations n’est pas seulement l’assistanat social et aux entreprises que la responsabilité sociale n’est pas la même chose que le marketing social…
Damien Hazard, économiste, coordinateur de l’ONG Vida Brasil et membre de la direction exécutive de l’ABONG
Du 4 juin 2012 au 6 juin 2012
La Conférence des Nations unies sur le développement durable (RIO+20)
Gouvernance et Intégration régionale
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